Page 15 - Traité de versification, métrique et prosodie
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2-4 D’un vers à l’autre
2-4-1 L’enjambement
Lorsque l’idée développée dans un vers dépasse le contenu de ce vers, on appelle ce dépassement
un enjambement. La règle classique proscrit cette façon de procéder, car chaque vers constitue une
entité.
De fait, il est parfois bien difficile de l’éviter.
Par exemple, l’enjambement qui suit est tiré de l’Art poétique de Boileau. Quelques lignes seulement après
avoir affirmé « Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber », le censeur écrit :
« Tout reconnut ses lois et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. »
En l’espèce, il est manifeste que « ce guide fidèle » ne coïncide pas avec l’unité syntaxique de la première
partie du vers mais avec la suivante : « sert encor de modèle ». L’idée enjambe donc les deux vers.
La règle du refus de l’enjambement a été malmenée par les plus grands auteurs et il est aujourd’hui
admis qu’un enjambement ne constitue une faute que s’il n’est pas justifié.
2-4-2 Le rejet
Lorsque cet enjambement en direction du vers suivant ne porte que sur un mot ou un petit groupe de
mots, on l’appelle un rejet.
Le poète l’utilise parfois, en figure de style, pour accentuer la force d’un mot ou son contraste. Le rejet
est aujourd’hui admis sous réserve de sa justification poétique.
Exemple de rejet :
« C’était de bonne idée, assurément pratique,
L’incinération ! J’avais les doigts gelés, »
Dans cet exemple (Les Fantômes de Pompéi, Franck Lafossas), l’auteur met en exergue le mot in/ci/né/ra/ti/on qui
remplit à lui-seul le premier hémistiche du vers suivant.
2-4-3 Le contre-rejet ou contre-enjambement
Parfois, un enjambement débute par un mot ou un petit groupe de mots placés en éclaireurs sur le
vers précédent, afin de préparer un effet de surprise ou de contraste. On appelle cette préparation un
contre-enjambement ou contre-rejet.
Ce contre-enjambement est aujourd’hui admis sous réserve de sa justification poétique.
Exemple de contre-enjambement :
« L’incinération ! J’avais les doigts gelés,
Teint pâle, bras rigide, aussitôt appelés,
Mes amis s’unissaient d’avis diagnostique. »
Dans cet exemple, (Les Fantômes de Pompéi, Franck Lafossas), le contre-enjambement des doigts gelés
contraste avec l’incinération pour augmenter l’effet d’humour.
2-5 L’agencement des vers en strophes
2-5-1 Histoire des strophes
Les premières manifestations poétiques françaises, au XII° siècle, ne comportent pas de strophes mais
des groupes de vers appelés laisses. Ces dernières regroupent, sans nombre fixe, des vers de même
assonance. Dans le Roman de Renart, déjà, en fin du XII° siècle, des assonances s’organisent en se
répétant par couples.
Au XV° siècle, lorsque François Villon rédige sa Ballade des pendus, les rimes ont remplacé les
assonances. Les strophes ont remplacé les laisses. Elles s’en distinguent en ce qu’elles renferment un
nombre déterminé de vers, dont les rimes se font écho dans un ordre sophistiqué.
Il doit en être déduit que le mouvement poétique français a, dès le commencement, porté la plus grande
attention au regroupement des vers et des assonances, puis à l’élaboration des strophes permettant de
concentrer en un même lieu la présentation de plusieurs vers dont le sens se complète et dont les rimes
s’harmonisent. Des formes fixes s’en dégagent, en sophistication de cette tendance.

