Page 23 - Petit guide pratique et facile de versification de Franck Lafossas
P. 23
23
Depuis trois siècles, la poésie navigue entre ces deux rives, la définition de Boileau et l’image de
Verlaine. Il appartient au poète de fixer son cap en fonction de sa personnalité et, pourquoi pas,
de tirer des bords de temps à autre.
3-2-2 Ce que l’on conçoit bien…
Dans son Art poétique, Boileau nous enseigne :
« Quelque sujet qu’on traite, ou plaisant, ou sublime,
Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime ; »
Et l’on ne peut que s’associer à ce vœu. Il appartient au poète de ne prendre sa plume qu’une
fois son image poétique élaborée. Son poème a pour mission de nous ouvrir la porte d’un rêve
éveillé et de nous y convoyer. Il lui appartient de faire l’effort littéraire assurant une expression
claire, afin que nous puissions profiter pleinement de ce voyage.
Dans un tout autre style, avec image et non pas définition, Verlaine termine son Art poétique
sur le même conseil :
« Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature. »
Quelle que soit son école poétique, une bonne expression simple et compréhensible manifeste
le respect dû par l’auteur à son lecteur. C’est l’hommage rendu à la langue française, c’est le
trait d’union entre les poètes, d’horizons aussi différents que Boileau et Verlaine, qu’il est vain
d’opposer sur le sujet.
Quant à l’hermétisme, il ne sert souvent qu’à nommer l’incapacité de parler correctement
français.
3-2-3 On, pronom imbécile ?
« On, pronom imbécile, définit celui qui l’emploie » répétait le maître d’école, affirmant qu’il
manquait un vrai sujet à la phrase. Le même opprobre a longtemps frappé l’écriture poétique.
L’Académie française rappelle aujourd’hui (cf son site internet) toute l’utilité de ce pronom d’origine
noble, issu de homo, l’être humain, et en cela très proche du man allemand.
Le pronom « on », par son caractère indéfini et sa généralité sur l’espèce humaine, joue un rôle
particulier dans la langue française. Le poète ne doit pas le mépriser.
Dans l’exemple qui suit, l’auteur relate le procès tenu à Bordeaux en février 1953, au cours
duquel un certain nombre des soldats ayant participé au massacre d’Oradour-sur-Glane étaient
jugés. Chacun plaidait qu’il n’avait été qu’un maillon dans une chaîne qu’il ne contrôlait pas.
L’emploi du pronom « on » traduit cette dénégation de responsabilité individuelle :
« Pouvait-on dire on ne sait pas ?
Pouvait-on croire on marche au pas ?
Et, puisqu’on est dans une armée
Non pas choisie et pas aimée
Mais imposée en un combat,
On n’entre pas dans ce débat.
Bien sûr qu’on alla sur la Glane…
On tint la garde, on y fit l’âne
Et fut poussé plus qu’on tira.

